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Gorki

 


 

Je suis illustratrice. Je préfère ce mot à dessinatrice car au moins on ne me demande pas si j’ai un travail à côté. J’illustre des albums pour enfants, je fais des couvertures de livres. En ce moment je prends pas mal de commandes de bannières ou de PP, ça ne rapporte pas beaucoup mais l’argent arrive vite, et comme la trésorerie est souvent à sec, ça fait du bien. Et bien sûr, quand j’ai fini le travail, je commence le vrai travail. Je prends mon bloc et mes crayons et je parcours la forêt de Chantilly en quête de jeux d’ombres et de lumières à saisir. Je dessine beaucoup de branches et de racines également. La multiplicité de leurs formes me fascine. Gorki m’accompagne dans toutes mes promenades studieuses. Il adore poursuivre la faune locale, totalement inconscient du ridicule d’un petit boudin à grandes oreilles courant derrière de gracieuses biches. Souvent je le dessine aussi mon adorable de Gorki, mon corgi d’amour.

Enfin, je le dessinais. Le panneau prévenant de la traversée d’animaux sauvages ne prévoyait pas que le chevreuil bondissant serait poursuivi par un long chien-saucisse. Mon Gorki m’a quitté ce jour-là, sur l’autoroute A1 qui coupe la forêt comme une immense cicatrice toujours à vif. Je ne vais pas vous mentir, ça a été horrible. Je l’avais depuis 11 ans, c’était le compagnon de tout mes instants. Sa chaleur le soir quand il montait sur le lit malgré mon interdiction formelle me manque. Ses poils, qui envahissaient tout, me manquent. Ses aboiements à chaque passage de l’ascenseur me manquent. Les groupes de jeunes filles qui gloussaient à sa vue et demander à le caresser me manquent tout autant.

Cela fait du bien, d’un certain côté, de ne soudain plus ressentir cette douleur. Pour être exacte, je ne ressens plus grand-chose. Ma tablette est tombée à terre, je suis affalée sur mon fauteuil. J’entends une voix « ALLEZ, IL FAUT PARTIR MAINTENANT, ON VOUS ATTEND ». Je n’ai pas envie de partir. Pourquoi ne puis-je pas rester assise tranquillement là, à mon bureau ? « C’EST LA RÈGLE. ET PUIS VOUS VOUS ENNUIERIEZ, AU BOUT D’UN MOMENT ». Alors je la suis. Sur le côté d’un sentier forestier un petit garçon me fait des signes de la main. Son visage m’est familier. Younès, le petit Younès, qui était dans ma classe. Rupture d’anévrisme. « VOUS AUSSI. » Quoi ? « VOUS AUSSI C’EST UNE RUPTURE D’ANÉVRISME ».  Ça ne fait pas mal. A l’endroit où le chemin bifurque je prends le GR, comme d’habitude. Mamie Jacqueline et Papy Gérard m’attendent : « Tu es devenue si grande ! nous ne t’attendions pas si tôt. » Et puis voici Inès et Amel, deux sœurs, deux amies, parties dans un accident de la route. Elles sont assises sur le tronc couché à côté du sentier. « Tu vas voir, l’accueil est excellent. »

Le décor ressemble de moins en moins à la forêt de Chantilly. A gauche, une file d’attente est délimitée par un ruban, et un panneau annonce « Nouveaux résidents avec ange ». A droite, son jumeau appelle les « nouveaux résidents sans ange ». J’hésite. Je me dirige vers la droite « ALLONS, VOYONS, VOTRE ANGE VOUS ATTEND ». J’entends un jappement, et pour la première fois de ma vie je dois regarder vers le haut pour trouver son émetteur. Tout rondouillet entre ses deux petites ailes, mon Gorki tient ma tablette à la patte et m’invite à le suivre hors du hall d’attente. De nouveau des arbres. De nouveau, un sentier, la sensation de tenir mon bloc à la main, mon matériel de dessin dans ma pochette. Et mon chien, comme sorti d’une de mes illustrations. Mon corgi. Mon ange. Qui me montre le chemin. Qui ne me quittera plus jamais.

Crédits image : A transmigrator's privilege

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  Ce blog est né d'un atelier d'écriture que je suis depuis quelques mois. On nous donne une phrase ou une image (sans contexte), et nous avons quarante minutes pour écrire ce que nous voulons avant de lire au groupe notre production. J'y ai pris goût et j'ai commencé à demander des images à mes amis pour écrire plus d'histoires. Vous trouverez sur ce blog essentiellement des textes écrits en quarante minutes, mais je n'exclus pas de publier des choses plus longues ou plus approfondies. N'hésitez pas à proposer des images !

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Consigne : le texte doit commencer par la phrase suivante  « Ce peut être aussi cela l’existence ! Des miracles parfois, de l’or et des rires et de nouveau l’espoir quand on croit que tout autour de soi n’est que saccage et silence » (Philippe Claudel, La Petite Fille de Monsieur Linh )   Et pourtant, il n’y croyait pas. Il s’était porté volontaire par sens du service, parce qu’il savait que la plupart des survivants ne se sentirait pas la force de revenir. Lui, cette force, il l’avait. Il avait déjà fui sa ville, il y a longtemps de cela, laissant sous les gravats les corps de sa femme et de sa fille. Alors un désastre de plus, un désastre par lequel il n’était en outre que peu touché, n’étant que de passage dans cette bourgade aujourd’hui en ruines, qu’est-ce-que ça pouvait lui faire. En ruines, avait-il pensé. En cendre plutôt. Il ne restait à la verticale que quelques fragments de murs, les rares constructions en pierre, noires de suie. Il s’appuya sur...