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Aujourd'hui je manifeste...

Aujourd’hui je manifeste avec mon frère et son amie. C’est la première fois que je la vois. Petite, rousse, elle semble déterminée à faire tomber le gouvernement. Mon frère et moi, plus modestement, sommes venus dire « non » aux violences policières. Néanmoins nous nous imprégnons de l’atmosphère révolutionnaire qui se répand sur Barbès. Le trajet de la manifestation est étrange : de petites rues au nord de Paris, loin des République-Bastille-Nation auxquels je suis habituée.

A peine descendus du métro, nous commettons notre première infraction : la sortie est en effet barrée par de la rubalise dont personne ne tient compte et qui, après avoir été enjambée par les premiers manifestants finit par céder devant l’avancée de la foule.

Nous voici donc dehors, sous la neige qui tombe dru. Amélie, l’amie de mon frère, part repérer dans quel sens va le cortège. Quelques minutes plus tard elle nous appelle : « Adeline, Martin, ils ont besoin de bras pour porter une banderole devant, vous venez ? » Nous slalomons entre les manifestants. Il y a étonnement peu de présence policière. J’agrippe le P capital de « LA POLICE TUE » et le cortège se met en branle. J’ai bientôt les mains gelées malgré mes gants.

La manifestation longe un chantier abandonné. Un groupe de jeune très remontés y récupère des barres de fer pour en découdre. Mais avec qui ? Pas le moindre agent de police à l’horizon. Nous cheminons dans des rues de plus en plus étroites. Le mouvement de la foule nous plaque contre les excités aux barres de fer. Je commence à sentir l’anxiété monter. C’est alors que je repère Gaston, un collègue qui ne manquerait pour rien au monde une manifestation, « en groupe, en ligue, en procession », comme dit la chanson. Il m’informe que Philémon, du bureau d’a côté, est quelques mètres derrière, au niveau de la banderole « ACAB ». Trois manifestants sur dix bibliothécaires : je suis soudain très fière de mon équipe.

« On se les gèle, ces trucs-là sont glacés. Je laisse tomber. » Devant moi un jeune homme lâche à regret sa précieuse barre de fer, bientôt imité par ses camarades. Finalement cette manif va peut-être bien se passer. Comme pour confirmer mon impression un joyeux Bella Ciao monte du cortège et nous massacrons tous les paroles en italien. Nous sommes cependant frigorifiés. Mon frère m’annonce qu’il renonce à aller plus loin et rentre avec Amélie. Gaston et sa copine sont également repartis. Me voici seule dans la foule, mais la ligne d’arrivée approche.

Toujours pas de lacrymogène ni de charge de police. Toujours pas de police, en fait. La manifestation se disperse paisiblement. « Tu le crois, il ne s’est rien passé ! Une manif contre les violences policières sans violence policière, c’est n’importe quoi ! » lance une voix vaguement déçue. Moi, je suis soulagée.

Le lendemain sous mon bonnet on aperçoit le haut de ma tête derrière la banderole qui fait la Une de Libé. La consécration.

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