Accéder au contenu principal

L'entracte

 

Dans un film de son pays, c’était l’exact moment ou la musique commencerait. Habillée de son plus beau sari elle danserait dans un décor de montagnes enneigées et chanterait son amour pour Paul à travers la voix d’emprunt d’une chanteuse de playback. Leur histoire, elle le sentait, approchait de son entracte. Le duo allait s’achever et un rebondissement inattendu laisserait le public, le souffle coupé, se rendre aux toilettes ou acheter un samosa. Les rebondissements possibles ne manquaient pas. Le père de Paul ne voulait pas d’une belle-fille sans diplôme ni fortune. Son propre père allait certainement faire une crise cardiaque en apprenant qu’elle convolait avec un Blanc. Que ferait-elle dans ce cas ? Laisserait-elle Paul pour protéger le cœur bien fragile de son père, ou bien romprait-elle, définitivement, avec sa famille ?


Toute à ses pensées, enveloppée de la douce chaleur qui émanait de Paul, elle ne voyait pas que le second acte se jouait déjà en arrière-plan, dans le magasin fermé. Comment aurait-elle pu imaginer que le gérant avait déjà averti de sa présence Monsieur Anderson, et que celui-ci les regardait froidement, son fils et elle, totalement imperméable à l’aura de romantisme qui se dégageait de leur couple ? Si elle l’avait su, elle l’aurait convaincu, dans une scène bouleversante rythmée par les coups de tonnerre d’un orage bien opportun, oui, elle l’aurait convaincu qu’elle n’en avait pas après son argent, qu’elle était la seule capable de rendre Paul heureux. Et Paul se serait enfin confronté à son tyran de père, aurait pris sa place, enfin, d’adulte libre de ses choix.

Mais elle n’en savait rien. Elle ne savait pas que la caméra ne la filmait plus, mais avait zoomé sur la fenêtre. Que le public contemplait en gros plan le visage tordu de haine de Monsieur Anderson. Que l’on entendait à présent le déclic d’une arme que l’on charge. Et que ce n’était pas le premier acte, mais bien le film, tragiquement court, qui était sur le point de s’achever sur son corps criblé de balles.

Crédits image : Jack Vettriano OBE, The Innocents, 1995

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Présentation

  Ce blog est né d'un atelier d'écriture que je suis depuis quelques mois. On nous donne une phrase ou une image (sans contexte), et nous avons quarante minutes pour écrire ce que nous voulons avant de lire au groupe notre production. J'y ai pris goût et j'ai commencé à demander des images à mes amis pour écrire plus d'histoires. Vous trouverez sur ce blog essentiellement des textes écrits en quarante minutes, mais je n'exclus pas de publier des choses plus longues ou plus approfondies. N'hésitez pas à proposer des images !

Bleu ciel

Consigne : le texte doit commencer par la phrase suivante  « Ce peut être aussi cela l’existence ! Des miracles parfois, de l’or et des rires et de nouveau l’espoir quand on croit que tout autour de soi n’est que saccage et silence » (Philippe Claudel, La Petite Fille de Monsieur Linh )   Et pourtant, il n’y croyait pas. Il s’était porté volontaire par sens du service, parce qu’il savait que la plupart des survivants ne se sentirait pas la force de revenir. Lui, cette force, il l’avait. Il avait déjà fui sa ville, il y a longtemps de cela, laissant sous les gravats les corps de sa femme et de sa fille. Alors un désastre de plus, un désastre par lequel il n’était en outre que peu touché, n’étant que de passage dans cette bourgade aujourd’hui en ruines, qu’est-ce-que ça pouvait lui faire. En ruines, avait-il pensé. En cendre plutôt. Il ne restait à la verticale que quelques fragments de murs, les rares constructions en pierre, noires de suie. Il s’appuya sur...

Gorki

    Je suis illustratrice. Je préfère ce mot à dessinatrice car au moins on ne me demande pas si j’ai un travail à côté. J’illustre des albums pour enfants, je fais des couvertures de livres. En ce moment je prends pas mal de commandes de bannières ou de PP, ça ne rapporte pas beaucoup mais l’argent arrive vite, et comme la trésorerie est souvent à sec, ça fait du bien. Et bien sûr, quand j’ai fini le travail, je commence le vrai travail. Je prends mon bloc et mes crayons et je parcours la forêt de Chantilly en quête de jeux d’ombres et de lumières à saisir. Je dessine beaucoup de branches et de racines également. La multiplicité de leurs formes me fascine. Gorki m’accompagne dans toutes mes promenades studieuses. Il adore poursuivre la faune locale, totalement inconscient du ridicule d’un petit boudin à grandes oreilles courant derrière de gracieuses biches. Souvent je le dessine aussi mon adorable de Gorki, mon corgi d’amour. Enfin, je le dessinais. Le panneau prévenant de l...