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Roméo, Juliette, et leurs enfants

Je n’avais jamais été auparavant face à quelque chose d’aussi somptueux, captivant, j’avais l’impression d’avoir accès à un coin d’un autre monde, où tout tenait de la magie.* Je refermai la porte. Sans doute avais-je halluciné, et si ce que j’avais vu était réel il n’était sans doute pas sans danger de laisser ouvert le passage vers cet autre univers. Je restai quelques minutes assise, adossée à la porte, puis, n’y tenant plus, je l’ouvris une seconde fois.


De l’autre côté, c’était un champ verdoyant, parsemé de fleurs sauvages. On entendait le bruit lointain d’une rivière. Et posées sur l’herbe, à perte de vue, sous le soleil estival, des rangées et des rangées d’étagères remplies de livres. Une gigantesque et incongrue bibliothèque en plein air. Je franchis le seuil et me dirigeai vers le premier meuble. Les ouvrages ne semblaient pas rangés dans l’ordre alphabétique. Je m’interrogeais sur leur plan de classement quand je repérai un classique : en ce lieu étrange, c’était une vision aussi rassurante qu’un visage connu dans la foule. Je saisis Roméo et Juliette et lus quelques vers de la dernière scène. Je ne me rappelais pas que Juliette avait des enfants de Roméo. Plus je lisais, plus le texte semblait aberrant. La réconciliation des Capulet et des Montaigu lors d’un banquet fastueux, le jeune couple vivant heureux : ce Roméo et Juliette se terminait bien. Un peu choquée, j’examinai le livre qui semblait fort ancien : de fait c’était une édition qui datait du vivant de Shakespeare. Le reposant soigneusement, et toujours interloquée, je parcourrais les rayonnages, ouvrant çà et là quelques volumes. Je faisais des découvertes extraordinaires. Esméralda, graciée par Frollo, épousait Quasimodo**. Devdas oubliait Paro et épousait Chandramukhi, la courtisane au grand cœur. Catherine était sortie de justesse de la mine inondée et aux côtés d’Etienne Lantier engageait une seconde grève, couronnée de succès. Tel autre fascicule d’une dizaine de pages avait pour héros Edmond Dantès : il déjouait un complot visant à le faire emprisonner au château d’If et ne devenait jamais le comte de Monte-Cristo, obligeant Alexandre Dumas à apposer un point final précipité à son récit.

J’avais décidément trouvé un lieu bien singulier : la bibliothèque des fins heureuses. A force de divaguer dans les rayonnages, je tombai sur le quartier des biographies. Le rayon était étonnamment petit, et manquaient à appel même Abraham Lincoln ou Gandhi. Étrangement, il contenait cependant une vie d’Emmanuel Macron. Je feuilletai ce dernier livre. C’était une édition très récente. En le reposant je vis que l’ouvrage qui était rangé à côté avait disparu. Prenant un peu de recul, je regardai l’étagère dans son entièreté. Elle ne proposait que des livres portant sur des personnalités encore vivantes. De temps à autre, avec un petit « plop », un livre disparaissait. Quelque part dans le monde, la vie de son protagoniste avait touché à sa fin, et ce n’était jamais une fin heureuse.

 

*Makenzy Orcel, Une somme humaine, rivage édition, 2022.
**Tandis que Phœbus rejeté par Fleur-De-Lys vieillissait seul et misérable. Phœbus est de loin le personnage le plus méprisable de la littérature française. Je suis prête à me battre en duel (de vers !) contre quiconque soutiendrait le contraire.

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