Accéder au contenu principal

La Scène

Les Feuilles Mortes, Aki Kaurismaki, 2023


Derrière la fenêtre un technicien avait fait glisser un panneau bleu nuit. Quand le rideau s’est de nouveau levé, la table était mise, décorée d’un bouquet de fleurs. Il est entré côté cour ; elle, côté jardin. À moins que ne soit l’inverse. Il faut être du milieu pour retenir ces choses-là, et je n’en suis pas. Ce qui était certain, c’est qu’ils ne se sont pas croisés en coulisses.

***

J’avais assisté, une fois, à la répétition de la scène du dîner. Ou faut-il dire « l’acte du dîner » ? C’était tellement long. Je sais pas. Je n’y connais rien. Ça commençait tranquille, par une conversation banale, et puis soudain elle s’apercevait qu’il ne mangeait pas son endive. Et à partir de là, le ton montait très vite. J’avais pas compris pourquoi, vraiment. C’était juste une endive.
Dieu que cette répétition avait duré longtemps. Le metteur en scène ne cessait de les interrompre : « Ne la regarde pas dans les yeux » ; « Et toi, fixe l’endive ! » ; « Plus de ressentiment quand tu parles ! ». Et à chaque fois : « Allez, on la refait ». Et moi, je baillais sur mon siège miteux, au fond de ce théâtre décrépi. Je serais bien parti, mais fallait que je fasse le job pour lequel j’étais payé.
J’avais tout bien répété, moi aussi. Devant la sortie des artistes, je demanderais à Mademoiselle un autographe et discrètement glisserais la lettre du boss dans sa main. Mais quand ils sont sortis du théâtre, comment dire, ça a merdé. En deux mots : il pleuvait beaucoup. La lettre a pris l’eau. L’encre lui a taché la main. Il l’a vu, a voulu comprendre. Elle n’a rien voulu dire. Et la scène (ou l’acte) du dîner s’était rejouée, à l’envers, et sans l’endive. « Qu’est-ce que tu me cache ? ça vient de qui ? Pute ! »

Moi j’étais parti bien vite, et je ne m’étais pas montré dans le quartier un certain temps. Après le fiasco de la lettre trempée le boss ne m’avait sans doute plus à la bonne et mieux valait ne pas prendre de risques.

***

Mais ce soir, je suis de retour dans ce théâtre. J’ai même une loge juste à moi. Il est facile de voir qu’ils jouent trop facilement le couple qui se déchire. Elle porte plus d’anticerne qu’à l’ordinaire. Il a du mal à articuler distinctement. Les spectateurs du premier rang peuvent sans doute sentir l’odeur de l’alcool.
Comme prévu, j’ai sorti mon arme pour dégommer le vase. Une simple mise en garde de la part du boss, un peu théâtrale, mais c’est le lieu qui veut ça. Et là, ça a merdé. Encore. Le ton est monté si haut qu’ils se sont tous les deux levés. La table s’est renversée, le vase n’a pas eu besoin de ma balle pour voler en éclats. Tout est allé vite. Le bruit du vase brisé a déclenché un mouvement réflexe de mon doigt posé sur la gâchette. Elle est tombée sur la scène, parfaitement à plat.

Moi je suis parti bien vite et je ne reviendrai sans doute jamais dans le quartier. Quand on a tué l’amante de son boss, mieux vaut ne pas prendre de risques.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Présentation

  Ce blog est né d'un atelier d'écriture que je suis depuis quelques mois. On nous donne une phrase ou une image (sans contexte), et nous avons quarante minutes pour écrire ce que nous voulons avant de lire au groupe notre production. J'y ai pris goût et j'ai commencé à demander des images à mes amis pour écrire plus d'histoires. Vous trouverez sur ce blog essentiellement des textes écrits en quarante minutes, mais je n'exclus pas de publier des choses plus longues ou plus approfondies. N'hésitez pas à proposer des images !

Bleu ciel

Consigne : le texte doit commencer par la phrase suivante  « Ce peut être aussi cela l’existence ! Des miracles parfois, de l’or et des rires et de nouveau l’espoir quand on croit que tout autour de soi n’est que saccage et silence » (Philippe Claudel, La Petite Fille de Monsieur Linh )   Et pourtant, il n’y croyait pas. Il s’était porté volontaire par sens du service, parce qu’il savait que la plupart des survivants ne se sentirait pas la force de revenir. Lui, cette force, il l’avait. Il avait déjà fui sa ville, il y a longtemps de cela, laissant sous les gravats les corps de sa femme et de sa fille. Alors un désastre de plus, un désastre par lequel il n’était en outre que peu touché, n’étant que de passage dans cette bourgade aujourd’hui en ruines, qu’est-ce-que ça pouvait lui faire. En ruines, avait-il pensé. En cendre plutôt. Il ne restait à la verticale que quelques fragments de murs, les rares constructions en pierre, noires de suie. Il s’appuya sur...

Gorki

    Je suis illustratrice. Je préfère ce mot à dessinatrice car au moins on ne me demande pas si j’ai un travail à côté. J’illustre des albums pour enfants, je fais des couvertures de livres. En ce moment je prends pas mal de commandes de bannières ou de PP, ça ne rapporte pas beaucoup mais l’argent arrive vite, et comme la trésorerie est souvent à sec, ça fait du bien. Et bien sûr, quand j’ai fini le travail, je commence le vrai travail. Je prends mon bloc et mes crayons et je parcours la forêt de Chantilly en quête de jeux d’ombres et de lumières à saisir. Je dessine beaucoup de branches et de racines également. La multiplicité de leurs formes me fascine. Gorki m’accompagne dans toutes mes promenades studieuses. Il adore poursuivre la faune locale, totalement inconscient du ridicule d’un petit boudin à grandes oreilles courant derrière de gracieuses biches. Souvent je le dessine aussi mon adorable de Gorki, mon corgi d’amour. Enfin, je le dessinais. Le panneau prévenant de l...