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L'Interview


— Jean-Jacques Dupont, pourquoi ce recours systématique, ou presque, à l’absurde dans votre œuvre ?

— On peut parler d’absurde en effet, mais pas de l’absurde selon Camus, qui pensait l’homme condamné à chercher un sens à sa vie alors que d’après lui l’existence et le monde en étaient dépourvus, ce qui est profondément déprimant. Cet absurde-là, c’est peut-être celui contre lequel j’écris. Non que la vie ait un sens, mais il y a tant de moyen de ne pas y penser. Mon absurde est celui que les Anglais appellent le non-sense : l’irruption, dans la vie de tous les jours, d’éléments qui ne sont pas à leur place et transforment radicalement, sans réalisme aucun, le regard que le lecteur porte sur ces personnages banals en y ajoutant cet humour absolument essentiel pour supporter la vraie vie.

— Parce que la vie est insupportable ?

— Vous êtes journaliste, vous avez fait votre travail d’enquête, et ce n’est d’ailleurs pas un secret très bien gardé. Jean-Jacques Dupont n’est pas mon nom de naissance. Je suis né Jalaluddin Iqbal, au Kharabistan, en 1986, au tout début de la guerre contre le Bakwastan voisin, qui devait durer, vous le savez, jusqu’aux accord de Kandahar en mai 1995. Quand j’avais cinq ans, ma famille a fui l’ouest du pays bombardé par l’aviation bakwastanaise. Nous avons traversé le désert de Jang, au milieu d’une file de déplacés, qui à trois sur une moto, qui à dos de chameau, en charrette, parfois — pour les plus riches — dans un tout-terrain Toyota avec chauffeur, qui n’allait pas plus vite pour autant, bloquée par la foule sur l’étroite route goudronnée qui traversait cette espace aride et sauvage. Quant à nous, nous étions à pied, ayant perdu tous nos biens dans l’effondrement de notre demeure ancestrale. Après cette traversée éprouvante, dans la chaleur et la poussière, pendant laquelle j’étais bringuebalé des épaules de mon père à celles de ma mère, quand je ne marchais pas moi aussi sur mes petites jambes d’enfant, nous avons trouvé asile chez nos cousins de Jannatabad, tout à l’est du pays. Nous étions trente dans leur petite maison : leur famille déjà nombreuse, à laquelle s’ajoutait les cousins proches et lointains venus de toutes les régions bombardées. A l’école, où nos parents ont tenu à nous envoyer dès que possible, nous étions des étrangers, des pouilleux de l’ouest, arrivés en milieu d’année. J’ignorais, à ce moment-là, qu’un jour j’écrirais des livres. J’ignorais qu’écrire des livres, au-delà du plaisir que j’y prendrais, serait un moyen de me préserver des offenses de la vie car si j’écris, si un jour je me suis mis à écrire, c’est peut-être précisément pour ériger une défense contre les arrêtes coupantes du réel. Je n’ai jamais voulu écrire sur la guerre. C’est un sujet trop commun. Je voulais écrire sur un monde dans lequel la vie de Jean Durant, comptable, pouvait être bouleversée un matin par la rencontre d’un hérisson tenu en laisse nommé Sonia [dans son roman Les Imprévus de l’ascenseur].

— Mais vous avez débuté dans un tout autre registre…

— En effet, j’ai fait mes débuts d’écrivain dans la fantasy, ce qui était une autre façon de rêver un autre réel. Tout va mieux quand il y a des licornes. Mais rapidement j’ai pris conscience que parmi les topoï incontournables de ce genre, il y avait la guerre, les morts, la désolation. Et c’est exactement ce que je fuyais. J’ai donc pris une autre voie — une autre voix — dont je ne me permettrais pas de dire qu’elle est plus originale mais qui est très clairement la mienne.

— Jean-Jacques Dupont, merci d’avoir accordé cet entretien à France Inter. Dans un instant le journal de 10h.

 

CONSIGNE :

« … J’ignorais, à ce moment-là, qu’un jour j’écrirais des livres. J’ignorais qu’écrire des livres, au-delà du plaisir que j’y prendrais, serait un moyen de me préserver des offenses de la vie car si j’écris, si un jour je me suis mis à écrire, c’est peut-être précisément pour ériger une défense contre les arrêtes coupantes du réel. »

Jean-Philippe TOUSSAINT, L’Echiquier, Editions de Minuit, 2023

 

Un.e écrivain.e célèbre est interrogé.e sur son travail d’écriture lors d’une interview que vous inventez.

 

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  Ce blog est né d'un atelier d'écriture que je suis depuis quelques mois. On nous donne une phrase ou une image (sans contexte), et nous avons quarante minutes pour écrire ce que nous voulons avant de lire au groupe notre production. J'y ai pris goût et j'ai commencé à demander des images à mes amis pour écrire plus d'histoires. Vous trouverez sur ce blog essentiellement des textes écrits en quarante minutes, mais je n'exclus pas de publier des choses plus longues ou plus approfondies. N'hésitez pas à proposer des images !

Bleu ciel

Consigne : le texte doit commencer par la phrase suivante  « Ce peut être aussi cela l’existence ! Des miracles parfois, de l’or et des rires et de nouveau l’espoir quand on croit que tout autour de soi n’est que saccage et silence » (Philippe Claudel, La Petite Fille de Monsieur Linh )   Et pourtant, il n’y croyait pas. Il s’était porté volontaire par sens du service, parce qu’il savait que la plupart des survivants ne se sentirait pas la force de revenir. Lui, cette force, il l’avait. Il avait déjà fui sa ville, il y a longtemps de cela, laissant sous les gravats les corps de sa femme et de sa fille. Alors un désastre de plus, un désastre par lequel il n’était en outre que peu touché, n’étant que de passage dans cette bourgade aujourd’hui en ruines, qu’est-ce-que ça pouvait lui faire. En ruines, avait-il pensé. En cendre plutôt. Il ne restait à la verticale que quelques fragments de murs, les rares constructions en pierre, noires de suie. Il s’appuya sur...

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    Je suis illustratrice. Je préfère ce mot à dessinatrice car au moins on ne me demande pas si j’ai un travail à côté. J’illustre des albums pour enfants, je fais des couvertures de livres. En ce moment je prends pas mal de commandes de bannières ou de PP, ça ne rapporte pas beaucoup mais l’argent arrive vite, et comme la trésorerie est souvent à sec, ça fait du bien. Et bien sûr, quand j’ai fini le travail, je commence le vrai travail. Je prends mon bloc et mes crayons et je parcours la forêt de Chantilly en quête de jeux d’ombres et de lumières à saisir. Je dessine beaucoup de branches et de racines également. La multiplicité de leurs formes me fascine. Gorki m’accompagne dans toutes mes promenades studieuses. Il adore poursuivre la faune locale, totalement inconscient du ridicule d’un petit boudin à grandes oreilles courant derrière de gracieuses biches. Souvent je le dessine aussi mon adorable de Gorki, mon corgi d’amour. Enfin, je le dessinais. Le panneau prévenant de l...